• Manifeste pour une agriculture biologique

     

    À l’usage des sceptiques (et néanmoins consommateurs)

     

     

    Quels sont les fondements de l’agriculture biologique ?

     

    AB, c’est le nouveau nom que l’on donne à l’agriculture séculaire, par opposition à une agriculture dite « traditionnelle », qui n’a que 60 ans d’existence. Cette dernière sorte d’exploitation de la terre n’a rien de traditionnel ; c’est un terme qui conviendrait mieux à l’agriculture biologique, en vérité. Etrange situation de notre époque, qui doit retrouver, réinventer une agriculture vieille de 10000 ans, en lieu et place d’une agriculture moderne, c’est à dire productiviste, si jeune, et pourtant déjà morte.

     

    Il ne fallait rien attendre d’autre de la part d’un nourrisson allaité aux mamelles noires de la guerre. En effet, cette agriculture « traditionnelle », c’est l’enfant, l’héritage de la 2nde guerre mondiale. En 1945, lorsque la guerre semble se retirer, elle laisse sur place son atelier : un attirail industriel tourné vers la destruction. Nous avons façonné l’agriculture moderne à cette forge. Les explosifs firent d’excellents engrais, les véhicules de guerre se muèrent en tracteurs, moissonneuses, batteuses… Cette agriculture est sortie tout armée du cerveau de ses pères, comme l’Athéna de la mythologie grecque, prête à faire la guerre à la terre qui nous nourrit. Comment s’étonner alors, 60 ans plus tard, de voir les champs de nos grands-parents devenus des champs de bataille, nos villages des ruines et la terre, autrefois si généreuse, agoniser au seuil de nos villes ? Comme dit le poète, le ventre n’était pas mort d’où sortit la bête immonde. Rien ne se perd, tout se transforme. C’est un adage bien connu, il s’applique à merveille à la guerre, cette chimère protéiforme qui sans cesse renaît car l’esprit guerrier toujours l’engendre.

    Vaporisation d'engrais chimiques dans un champ

     

    C’est pourquoi, si l’on doit définir l’agriculture nouvelle que nous voulons, il faut la dire avant tout pacifique. Voulons-nous changer l’agriculture, il faut changer l’Homme. Voulons-nous réenchanter le monde, comme on l’entend souvent dire, il faut à cette symphonie un prélude individuel, intérieur. Nous devons étouffer en nous cette voix discordante qu’est l’esprit belliqueux. Aucune solution technique ne remplacera ce changement premier. Pire, bien souvent la technique est ce chant des sirènes qui nuit à l’harmonie. Cessons de voir la terre comme une ennemie, rompons cette logique des combats. Si nous y arrivons, peut-être alors pourrons-nous réconcilier l’agriculture et la terre, et l’agriculteur le re-solidariser au sol, si j’ose dire (l’évolution des techniques agricoles depuis la deuxième guerre mondiale tend à affranchir toujours plus l’agriculture du sol et de ses pseudo contraintes. Cela semble être la ligne de conduite des politiques agronomiques, jusqu’à supprimer complètement la terre dans les cultures hors-sol).

     

    Cette problématique du sol, c’est le cœur de l’agriculture biologique. Nous devons réinventer notre relation à la terre. Pour cela, baissons les armes. Plus de traitements chimiques, plus d’engrais de synthèse, moins de violence pétroléo-tractée. Pour s’assurer du respect de ces préceptes, il faut un cahier des charges, un organisme de contrôle et un label. Est-ce pour autant le nouveau dogme agronomique, la nouvelle orthodoxie agricole ? Cela signifie-t-il un retour à la hache de pierre ou à la bougie, comme on l’entend dire ? Certainement pas. C’est un cadre, une base qui se résume en un mot : respect. Et cela n’empêche pas une synthèse intelligente avec certaines techniques modernes, certains outils classiques. Le « bio » c’est un principe intangible : la vie, son respect. Et donc le respect du sol, de la terre, cet élément qui fait la singularité de notre planète. Sans elle,  plus de vie hors de l’eau, un retour en arrière de 430 millions d’années, bien avant la bougie. Est-il besoin de rappeler l’étymologie du mot « homme », rattaché par sa racine au mot humus ? Ceci pour ne pas oublier que l’intelligence de l’agriculteur, cette activité qui fait le propre de l’Homme, ce n’est pas seulement l’innovation technique, c’est avant tout l’intelligence de la terre. L’intelligence de la terre, ça n’a rien d’intellectuel, c’est un principe qui se confond avec la possibilité de la vie et qui se passe du secours du raisonnement ; c’est une vertu.

     

    Comment avons-nous pu l’oublier ?

     

    Pour moi, ce qui précède concentre la signification profonde des deux lettres AB. Plus qu’un catalogue de directives techniques, le cahier des charges AB doit être un ensemble cohérent de règles morales. Voilà la vraie place du débat sur le « bio » selon moi.

     

     

    Pour revenir au début de cet article, il est clair que le mot « bio », dans son acception marketing ne veut rien dire, opposé à une agriculture dite « traditionnelle ». On devrait plutôt opposer agriculture vertueuse et agriculture vicieuse, et seule cette dernière mériterait une appellation, un logo.

     

    Un dernier mot pour justifier l’agriculture biologique d’une accusation qu’on lui porte trop souvent : il ne pourrait pas y avoir de « bio » à 100%. C’est un réflexe de consommateur qui ne se base que sur l’aspect marketing du mot, sans un regard au fond des choses, au principe.

     

    Sur le plan strictement marketing, le logo AB sans doute est un mensonge, une imposture destinée à duper les consommateurs crédules, les écolos, les bobos, les babs, les idéologues et tous les intra-terrestres qui se teintent plus ou moins de vert. Mais ceux qui soulèvent cet argument, sont-ils soucieux de vérifier la conformité de ce qu’ils consomment avec l’étiquette qui le vent ? Ou bien sont-ils soucieux de choisir un produit respectueux plutôt qu’un autre qui l’est moins ?

     

    Bien sûr qu’un produit n’est pas 100% bio quand le paysan voisin traite chimiquement ! Mais, a-t-on envie de dire, à qui la faute ? Qui empêche l’autre ? Qui est respectueux et qui ne l’est pas ? Acheter un produit bio ce n’est pas acheter une étiquette, c’est soutenir une démarche éthique. Acheter un produit bio ce n’est pas être un simple consommateur, c’est agir sur la société, c’est être citoyen. Peut-on sérieusement dire à un agriculteur bio, qui s’engage à produire une nourriture saine, en respectant au maximum l’écosystème, peut-on lui dire que son produit ne vaut rien ou qu’il est un attrape-nigaud, sous prétexte que le voisin traite chimiquement ? Peut-on sous ce même prétexte préférer le produit de ce même voisin, alors qu’il utilise un désherbant, si facile à appliquer (et dont la nocivité n’est plus à démontrer), quand l’agriculteur bio s’engage à désherber manuellement ou mécaniquement ? L’organisme certificateur est là pour s’assurer de la conversion de l’engagement en actes.

     

    Les personnes responsables et sensées comprendront sans doute que les enjeux dépassent les petites querelles commerçantes.

     

     

    Pour autant, l’agriculture bio n’est pas la panacée ni le remède à tous nos maux. Il ne suffit pas d’appliquer un cahier des charges pour que tout s’arrange en un claquement de doigts, sur des déclarations de principes. D’autres problématiques entrent en jeu qui viennent compliquer la présente : la production intensive, la monoculture, le délitement du tissu paysan… Autant de problèmes qui ne sont pourtant pas sans réponse, et qui feront l’objet d’articles prochains.

    La coccinelle meilleure que les insecticides !

    Article rédigé par Loïc Ardisson, adhérent et bénévole à Natura Ventoux.

     


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  • Commentaires

    1
    Agnès Pagis
    Mardi 13 Décembre 2011 à 22:25

    Le début de ton article est très bon et il est vrai que l'agriculture dite traditionnelle est en fait l'agriculture de l'après guerre avec une accélération dans les années 1966 1967 avec une politique agricole commune(Europe) qui préconnisait l'accroissement des exploitations moyennes pour aller vers de grosses exploitations plus "rentables" la plupart des exploitants se sont alors terriblement endètés (achat de terres et de matériel très cher) et devaient donc devenir de plus en plus productivistes, ce qui a ammené à de plus en plus d'engrais et d'eau. Le problème de l'utilisation des gaz de combats comme engrais ou comme pesticides(moi je connaissais les pesticides mais peut-être ont-ils servi aussi aux engrais) ce n'est pas qu'ils soient issus de la guerre, ça à la limite on s'en fout, c'est qu'i:ls contenaient en plus du principe actif d'autres molécules inutiles et nuisibles.Les agriculteurs "classiques" ne sont pas forcément des belliqueux, ce sont plutôt des gens qui ont un mode de réflexion limité à leur simple profit et non pas à la restitution à la terre de ce qu'on lui demande. J'ai tendance à étudier la terre et le monde de maniére un peu mathématique: on doit restituer intégralement ce qu'on demande au monde, y compris ce que l'on ne connait pas.

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